Lucire
The global fashion magazine September 30, 2022 

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Un avenir zéro déchet authentique

MODE La créatrice allemande Natascha von Hirschhausen expose à Jack Yan son approche ‹ radicalement durable › et transparente dans la création de mode et de bijoux

Photographié par Kerstin Jacobsen
Dans le 45e numéro de Lucire et le numéro de l’avril 2022 de Lucire KSA

 

 


 

Il y a une véritable beauté et une fluidité dans les créations de Natascha von Hirschhausen : ses jupes asymétriques ont un sens du mouvement, tout comme ses robes de soirée et d’autres surdimensionnées. Un pull oversize aux manches en forme de cloche exploite au mieux de nombreuses thématiques – des lignes inattendues, de beaux drapés, le tout aboutissant à une silhouette éblouissante.

Si vous examinez chaque modèle un peu plus en profondeur, vous constaterez que la philosophie de von Hirschhausen est celle du zéro déchet, en optimisant intelligemment ses modèles et en adoptant une production durable. Fréquemment, elle utilise du coton biologique certifié équitable et chaque composant de ses vêtements est certifié GOTS, IVN Best et FairForLife. En d’autres termes, la chaîne de valeur est auditée chaque année de manière indépendante selon des critères stricts de durabilité sociale et environnementale, jusqu’à l’arrivée dans l’usine de la marque à Berlin, rue de Friedrichstraße. L’usine elle-même est transparente : les gens peuvent s’y rendre et voir comment la production est gérée de manière durable.

À la fin de l’année dernière, on apprenait que Natascha von Hirschhausen lançait une collection de bijoux aux principes écologiques similaires, avec le hashtag #WasteLessFuture. Chaque modèle minimaliste – qu’il s’agisse de boucles d’oreilles, de bagues, de colliers ou d’autres pièces – utilise de l’argent recyclé est fabriqué par des artisans indiens, dans le cadre d’un partenariat avec une organisation de commerce équitable à but non lucratif.

Quarante groupes d’artisans dans 16 états de l’Inde suivent un processus de production respectueux de l’environnement et utilisent des matières premières durables. Durant la pandémie, le soutien aux artisans est devenu encore plus crucial, car beaucoup ont perdu leurs moyens de subsistance : 75 millions de personnes supplémentaires ont été plongées sous le seuil de pauvreté en Inde.

Von Hirschhausen a connu une ascension rapide depuis le début de son parcours dans la mode, au début des années 2010. Elle ne s’est pas intéressée à la mode toute sa vie, comme c’est le cas de nombreux créateurs. « Ma première fois devant une machine à coudre remonte à l’âge de 19 ans », explique-t-elle. « J’étudiais encore la physique et je cherchais un nouveau moyen de canaliser ma créativité, j’ai réalisé dès les premières semaines de mes études que la science n’était pas ma voie. J’ai compris que j’avais trouvé ma véritable vocation à 19 ans, assise devant ma machine à coudre ».

Avant cela, elle n’avait pas envisagé d’étudier la mode. « Venant d’un foyer plutôt conservateur, je n’osais pas, au début, me lancer dans des études créatives. Mais après quelques semaines d’études de physique, j’ai su que ce n’était pas la bonne voie pour moi. Pour être honnête, ce changement m’a demandé beaucoup de force et de volonté, car j’ai dû aller à l’encontre de mon éducation ». C’est à ce moment-là que von Hirschhausen quitte l’université Martin Luther de Halle-Wittenberg pour s’inscrire à l’université Mediadesign des Sciences appliquées, où elle débute un bachelor en design de mode et de conception de vêtements.

Mais il se peut que ce soit un autre aspect qui ait suscité son intérêt pour la mode. « Les gens disent toujours que la mode ne peut pas être solidaire. Mais c’est peut-être pour cela que j’ai toujours voulu savoir comment la mode pouvait être durable et où se trouvaient les limites ». Son propre intérêt pour le développement durable, dit-elle, était « en quelque sorte inscrit dans mon ADN ».

Le sujet de son master n’a fait que cimenter davantage son désir. « Après avoir visité le Bangladesh en 2014, j’ai réalisé que les déchets et les chutes de tissus sont l’un des plus gros problèmes de la mode. Depuis lors, je travaille sur des modèles sans déchets, en espérant inspirer les gens pour un avenir avec moins de gaspillage ». Cette même visite l’a également convaincue qu’elle devait lancer sa propre marque, ce qu’elle n’avait pas envisagé jusqu’alors. « Auparavant, je doutais qu’il soit possible d’apporter un produit dans un marché déjà saturé. Mais en voyant les montagnes de déchets et le tel écart entre la publicité de l’industrie et l’approche réelle de la durabilité, j’ai réalisé que nous avions besoin de pionniers qui mettent en lumière la mode de manière durable ou, pour être plus précis, qui montrent que la mode plus durable est possible. J’ai donc fondé ma marque comme un projet phare, montrant que la mode zéro déchet et de manière radicalement durable est possible ».

Lors de son master, elle a cofondé Aethic.de, où les recherches sur la mode de manière durable et écologiquement responsable étaient référencées. Depuis, il est devenu un réel réseau pour les créateurs de mode en développement durable. Cela montre l’engagement de la part de von Hirschhausen. Sa thèse, quant à elle, théorisait un « concept de durabilité très strict », et elle s’était fait la promesse que si elle pouvait s’en tenir à ses normes, elle créerait son business après avoir obtenu son diplôme.

En 2016, son label éponyme est devenu une réalité, avec un site web nataschavonhirschhausen.com. S’avouant introvertie, von Hirschhausen confesse qu’elle a « dû apprendre beaucoup et très vite », notamment en affirmant ses valeurs et ses convictions et en soutenant son produit.

Elle est motivée par le changement positif qu’elle peut provoquer grâce à l’amour qu’elle porte à sa collection. Elle affirme que son objectif est toujours de dépasser la norme en matière de création de mode de manière durable. Le concept de von Hirschhausen pourrait être qualifié de « radicalement durable », qu’elle définit comme ceci : « La durabilité et notre volonté d’un design tourné vers l’avenir sont au cœur de toutes les décisions que nous prenons. Nous voulons vraiment être la référence en matière de design durable et faire passer la valeur avant le profit.Par exemple, nous sommes l’une des rares marques au monde à travailler avec des stratégies de conception sans déchets et à réduire ainsi les déchets de production d’environ 20 % à moins de 1 % pour l’ensemble de la collection. De plus, tous nos composants – du matériau principal à l’étiquette d’entretien – sont naturels, biologiques, équitables et contrôlés chaque année tout au long de la chaîne de valeur ».

Parmi ces valeurs, il y a la croyance en la transparence – qui va de pair avec la durabilité et l’intégrité de la marque – non seulement dans son usine à Berlin, mais aussi dans la provenance de ses tissus.

« Étant donné que le bon choix du matériau a l’une des plus grandes influences sur la durabilité du produit, j’y consacre beaucoup d’efforts. Lorsque j’ai commencé il y a cinq ans, les choix étaient très limités et nous avons dû faire de nombreuses recherches et investir beaucoup d’argent pour trouver les bons tissus, à savoir, biologiques, équitables, naturels et contrôlés tout au long de la chaîne de valeur ». Les petites choses, fils et étiquettes d’entretien, étaient particulièrement difficiles à trouver. « Nous avons parfois dû faire preuve de créativité pour que tout soit conforme à notre concept de durabilité, tout en offrant un produit d’exception ».

Parmi les autres valeurs, citons l’absence de collection, la fabrication sur commande pour éviter la surproduction et les coûts de transport inutiles, et la garantie de réparations gratuites des vêtements.

En élaborant des modèles sans déchets, von Hirschhausen explique qu’elle commence avec un concept, par exemple : « Je veux une robe à manches longues.

» Je commence à griffonner quelques idées pour le modèle zéro déchet et à le visualiser dans ma tête. Puis je commence à me concentrer sur une idée et à la transposer en une première esquisse, puis en un motif numérique que je mets sur un avatar. Une fois que je suis satisfaite du dessin, j’imprime et j’optimise le motif numérique pour en faire un motif papier destiné à la production ».

Grâce à ses très hautes exigences, Natascha von Hirschhausen a reçu le Bundespreis Ecodesign (le prix fédéral de l’éco-conception) en 2017. « J’étais très reconnaissante que mon concept holistique et radical de mode durable ait été reconnu », déclare-t-elle. « Je savais déjà à l’époque que ma cohérence et – soyons honnêtes – mon entêtement en matière de durabilité étaient tout à fait uniques, mais je sais aussi que le concept n’est pas tout lorsqu’il s’agit de reconnaissance ».

Von Hirschhausen a embauché de jeunes designers dans son entreprise afin d’encourager leur talent, et elle estime que le travail en équipe et un environnement de travail agréable sont importants.

Une heureuse coïncidence l’a mise en contact avec l’association à but non lucratif basée en Inde pour sa collection de bijoux. « Nous avons été présentés par une connaissance, puis par un ami, qui par accident ou par chance, leur a rendu visite et m’a parlé de cette incroyable production équitable, de tous leurs programmes sociaux et de leur impact positif. Nous avons alors réalisé que c’était la même production que celle à laquelle je pensais. Cette conversation m’a vraiment convaincue de réaliser mon rêve d’avoir ma propre collection de bijoux ».

suite ci-dessous

Les bijoux, dit-elle, complètent le look d’une tenue et la rendent encore plus spéciale. Le fait qu’elle paie des artisans dans les zones rurales de l’Inde, qui ont ensuite un impact positif concret sur leur communauté, est, selon elle, « tout simplement incroyable ».

Elle a choisi l’argent recyclé « parce que les métaux sont l’une des rares choses que l’on peut vraiment recycler sans perdre en qualité. Beaucoup d’autres formes de recyclage sont en fait du down-cycling, mais c’est un autre sujet ».

Son processus de conception de bijoux est similaire, dans la mesure où elle commence par une idée ou une inspiration générale, suivie d’un croquis, puis d’un dessin technique et d’un modèle en 3D. Dans l’ensemble, les créations sont plus minimalistes, mais leur subtilité complète très bien les créations de vêtements de von Hirschhausen. Elle promet d’autres collections de bijoux dans un avenir proche.

Lorsqu’on lui demande ce que sera la prochaine étape, von Hirschhausen répond : « Conquérir la mode avec un design tourné vers l’avenir et montrer que l’on peut toujours privilégier la valeur sur le profit. J’espère inspirer les gens et l’industrie pour qu’ils prennent leurs responsabilités et qu’ils expérimentent la joie d’un produit durable et inspirant ». Compte tenu de son authentique volonté, nous nous attendons à ce qu’elle réussisse. •

 

 

 

 



 

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